Regards d'adolescents sur Facebook

De septembre à décembre 2011, 12 adolescents ont vécu une aventure sur Facebook dans le cadre du projet @Home. Quelques jours après la fin de l'expérience, j'ai pu m'entretenir avec chacun d'entre eux. Lors de ces entretiens menés « à chaud », ils m'ont livré leurs regards sur le célèbre réseau social. En voici quelques extraits (colonne de droite), mis en valeur dans cet espace du site coulisse dans lequel l'analyse cède la place à une présentation succincte de la méthode mise en place pour mener ces entretiens.

Les entretiens

Les entretiens que j'ai menés avec les 12 participants d'@home se sont déroulés dans deux Centres sociaux du quartier de Mermoz (Lyon), une semaine après la fin de l'aventure. Ils se sont alors retrouvés seuls face à une adulte qui leur proposait d'enregistrer une discussion un peu plus formelle de celles qu'ils avaient coutume d'engager... Voilà un exercice que certains ont eu l'air de trouver bien étrange, mais auquel ils se sont tous prêtés de manière volontaire. Ces entretiens ont duré en moyenne 30 minutes. Pour enclencher la discussion, j'avais préparé une série de questions (un guide d'entretien) que j'ai bien souvent complètement abandonnée à mi-parcours quand mes interlocuteurs semblaient avoir trouvé une aisance suffisante pour laisser libre cours à leur parole. Cela dit, à la différence des interlocuteurs adultes avec qui j'avais pu m'entretenir jusque là, j'ai rapidement remarqué que les adolescents étaient bien souvent artistes en matière de concision. La parole s'est donc équitablement répartie entre eux et moi, c'est pourquoi la retranscription de ces échanges prend toujours la forme d'un dialogue. Au préalable, j'ai dû préciser avec beaucoup d'insistance que je ne souhaitais pas « vérifier leurs acquis » mais plutôt recueillir leurs avis sur l'expérience qu'ils venaient de vivre. Mais comment rapporter ensuite leurs paroles le plus fidèlement possible ?

Faire le tri

J'ai ici sélectionné quelques extraits représentatifs des propos que j'ai pu entendre. Ils témoignent tous de la vision de ces adolescents vis à vis des pratiques et usages sur Facebook, en dehors de l'aventure @Home et font particulièrement écho à l'étude menée par le Centre d'évaluation des choix technologiques Suisse TA-SWISS en 2011 auprès d'une centaine d'élèves âgés de 15 à 18 ans. En voici un petit extrait :

« Ils estiment qu'il y a encore, bien entendu, des choses plus importantes dans la vie […] ils connaissent les dangers que les nouveaux médias peuvent receler – notamment l'étiolement des contacts sociaux, la nocivité des contenus diffusés ou le risque de développer une dépendance maladive -, même si c'est plutôt par ouï-dire que par expérience personnelle.
[…]
Par contre, ils ne sont pas particulièrement inquiets du fait que tout ce qui paraît sur l'Internet n'en ressort plus. Par exemple, certains ne comprennent pas en quoi les clichés illustrant des excès pendants une fête bien arrosée pourraient intéresser un futur maître d'apprentissage ou un employeur. La plupart minimisent aussi le risque que des photos et des données personnelles puissent être placées sur la Toile par une tierce personne sans leur consentement. »

D'autres « façons de dire »

Une fois ce tri opéré, quelle place donner à ces propos dans le site coulisse ? Les chercheurs en sciences humaines et sociales font bien souvent preuve d'une légère paranoïa à l'égard des discours des « acteurs » qu'ils interrogent (parfois ré-équilibrée par une certaine empathie selon les termes de François Laplantine). Il s'agit alors d'évaluer l'écart entre ce que l'on peut dire de sa pratique et les manifestations concrètes de celle-ci. Plus proches de cet esprit, les autres espaces de ce site présentent des analyses qui s'articulent autour d'extraits d'entretiens et de descriptions des pratiques observées dans l'@Home. Mais le discours de l'analyste est parfois étouffant c'est pourquoi cet espace donne la part-belle à d'autres « façons de dire » que vous pourrez lire et apprécier à votre guise.

Jeanne Drouet

Extrait de l'entretien avec O (Chloé Trafic) :

- Jeanne : Est-ce que tu utilises différemment Facebook dans le jeu @Home par rapport à d'habitude ?

- O : Bah, sur Facebook, c'est pas du tout la même chose. Parce que le faux Facebook, c'est une aventure qu'on fait. On va dans des lieux, on essaie de trouver des indices, tout ça. On essaie de résoudre une énigme. Alors que Facebook normal, y'a rien du tout. Tu vas sur les comptes d'autres gens, tu parles et puis voilà.

- J : Hum.... Et ça te sert à quoi ton « vrai » Facebook ?

- O : Bah, j'ai des amis qui ont Facebook aussi, donc je peux leur parler. Ouais... Je peux parler à des potes.
[...]
- J : Tu utilises Internet pour t'informer ou apprendre, des fois ? Je sais pas, par exemple, tu vas voir Wikipédia ?

- O : [rires] Non !

- J : Jamais ?

- O : Ah, si... Bah, l'année dernière, j'avais fait un exposé, et on a été sur Wikipédia. Et en fait, on a recopié ce qui était sur Wikipédia. Et quand on a rendu le dossier, le prof nous a dit que c'était bien fait, mais que toutes les dates étaient fausses, en fait.

Extrait de l'entretien avec H (Shiriane Shershepaa) :

- Jeanne : Est-ce que tu peux me parler un peu de la manière dont tu utilises Internet en général ?

- H : Je vais sur Youtube !

- J : Tu y vas souvent ?

- H : Ouais, trop, j'écoute tout le temps de la musique. Mais maintenant, y'a Youtube sur ma télé.

- J : Et sinon, est-ce que tu utilises Internet au collège ?

- H : Ouais. Nous, la plupart du temps, c'est pour trouver des définitions.

- J : Tu vas sur Wikipédia, par exemple ?

- H : Tut, tut ! Ah, non, Wikipédia, c'est trop long, y'a trop d'informations !
[...]
- J : Dans @home, y'a eu des petites histoires entre les personnages...

- H : Ah ! Ceux qui se sont mis en couple, et tout !

- J : Et tu en penses quoi ?

- H : Ah, ça, c'est Facebook normal !

Extrait de l'entretien avec S et H (Georges Malhanie et Maroua Masaoud) :

- Jeanne : Vous pensez quoi du vrai Facebook ? Est-ce que les gens se présentent honnêtement ?

- S : Non, pas tout le temps, y'en a qui mentent sur leur âge, pour euh... Bah, par exemple les garçons mentent sur leur âge pour attirer de plus grandes femmes. Et les femmes mentent sur leur âge pour attirer de plus grands hommes.

- J : Ce sont des relations de séduction ?

- H : Ouais... Bah, maintenant notre génération, c'est plus amical, c'est plutôt, bah je vais sortir avec toi, ou des trucs comme ça. Mais en fait, moi c'est pour ça que j'ai pas voulu en avoir un [un compte Facebook] jusqu'à l'année dernière, parce que ça m'intéressait pas. Je préférais que ce soit en vrai.

Extrait de l'entretien avec M (Adouche Babouche) :

- Jeanne : Du coup, tu penses que les gens vont sur Facebook pour quelles raisons ?

- M : C'est quand on veut savoir des trucs, par exemple... savoir ce que les autres pensent de nous. Pour ceux qui se sentent un peu... à l'écart, ils veulent savoir pourquoi ils sont à l'écart et tout, pourquoi on ne les aime pas. Et des fois, ils parlent entre eux et on sait que... qu'il y a quelque chose qui va pas.

- J : Hum. Et ça tu trouves que c'est, que ça ressemble à ce que tu as fait, là [dans l'@Home]?

- M : Non, pas trop.

- J : C'est quoi, pour toi, la différence ?

- M : Et bah, ici, on parle pas trop ensemble... y'a pas de discussion instantanée et tout ça. Et c'est mieux... comme on sait pas qui on est...

Extrait de l'entretien avec N (Jean-Pierre Bernart) :

- N : Sur Facebook, y'a un peu de tout, on peut communiquer. Après faut voir comment il est utilisé, aussi. Si on l'utilise correctement, bon, bah...

- J : Et une bonne utilisation, c'est quoi, pour toi ?

- N : Quand la personne, elle est correcte, elle se comporte bien.

Extrait de l'entretien avec H (Shiriane Shershepaa) :

- Jeanne : Tu penses quoi de Facebook, en dehors du jeu ?

- H : Bah, ça dépend, y'en a qui ont Facebook et qui vivent leur vie aussi. Mais y'en a, Facebook, c'est carrément leur vie !

- J : Tu connais des gens comme ça ?

- H : Ouais ! Ouais, j'ai une copine, elle raconte toute sa vie.

- J : Elle passe beaucoup de temps dessus ?

- H : Ah ! Trop !

Extrait de l'entretien avec S et H (Georges Malhanie et Maroua Masaoud) :

- S : Moi en fait, Facebook ça me plaît pas trop, même si j'en ai un. Parce que la plupart des gens, ils connaissent toute ta vie dedans. C'est pour ça...

- H : Mais, moi, ils connaissent pas toute ma vie ! (…) Je mets pas ce que j'ai fait toute la journée. Par exemple, je mets : « Aujourd'hui c'est le brevet, j'ai vu ça, ça, ça... ». Et c'est tout.

- J : Et dans votre entourage, certains y mettent toute leur vie ?

- H : Ouais, y'en a. Par exemple, hier soir, y'avait La Belle et la Bête [à la télévision]. Y'en a qui marquent : « Je regarde La Belle et la Bête ».

- J : Et vous en pensez quoi, de ça ?

- S : Bah, je m'en fous de ta vie ! T'a regardé La Belle et la Bête, c'est cool ! Parce que maintenant, ils mettent toute leur vie alors que ça sert à rien ! Et le pire, c'est dans leurs amis, y'a des gens qu'ils ne connaissent pas, des gens qui sont sur Facebook...
[…]
- J : Et vous pensez qu'il faut l'utiliser Facebook, du coup ?

- H : Moi, je dis qu'on peut l'utiliser, mais sans mettre des photos, sans raconter sa vie, quoi.

- S : Moi, je dis, on peut l'utiliser, mais sans confondre la vraie vie et Facebook. (…) Donc, ouais, d'un côté c'est bien parce que ceux qui peuvent pas, qui ne savent pas parler avec les gens en face, et bah... ça les libère en fait. Et d'un autre côté, bah c'est pas bien parce qu'après on a plus aucun lien avec la réalité.

Extrait de l'entretien avec M (Adouche Babouche) :

- Jeanne : Et tu veux pas dire pourquoi [tu ne te rends plus beaucoup sur Internet] ?

- M : Non, c'est pas ça, j'ai pas beaucoup de raisons, en vrai.... Aussi, ça nous prend notre temps et tout. On va sur Facebook, on va parler avec les autres et en même temps quand on reste trop sur l'ordinateur, après on a plus envie de sortir et tout, on a plus envie de rien faire.

Extrait de l'entretien avec S (Chaim Rayan) :

- Jeanne : Et tu racontes les mêmes choses à tes « amis Facebook » que si tu les croises en vrai ?

- S : Bah... Non.

- J : Et c'est quoi la différence, alors ?

- S : Bah, je mens, sur Facebook !

- J : Tu mens. Et tu ne mens pas en vrai ?

- S : Non, j'ai jamais menti, en vrai !

- J : Et tu mens vraiment, sur Facebook?

- S : Non, des petits bobards !

Extrait de l'entretien avec S (Médina Du Surjait) :

- Jeanne : Et tu penses que dans le vrai Facebook, on fait un peu pareil que dans le jeu, c'est à dire qu'on fait un peu semblant ?

- S : Bah, y'en a qui le font, ça dépend des gens. Y'a des gens qui racontent une autre vie, pas leur vraie vie. Comme ça, les autres vont dire : « Bah, lui, il a de la chance. » Par exemple, si y'en a un qui dit : « Moi j'ai une grande maison ». Bah, celui qui a un appartement, il se dit que l'autre a la chance !

- J : Et tu penses que du coup ça empêche de communiquer, ça ?

- S : Bah, oui. Mais faut pas... faut pas quand même, tout dire, tout dire.